14 août 2015
Je ne sais même par quoi
commencer, mais je sais que ça va être court tant mon cerveau va de pis en pis.
Cela m’a pris du jour au lendemain, en début de semaine ou presque, un deux
jours après que je puisse plus me servir de main droite. De ce côté-là aussi ça
a empiré, je ne peux plus porter quoi que ce soit plus de quelques secondes
sans que l’objet que tiens dans main, que s’agisse d’un billet de banque ou
d’un quelconque objet plus lourds, ne me glisse entre les doigts. Je ne le sens
même pas filer, c’est comme si ma main, une partie de ma paume et au moins
trois de mes doigts, dont le pouce, ne sentaient plus la pression qui va de
pair avec le toucher. Du coup, chaque jour passé je me suis mis à me servir de
plus en plus de ma main gauche pour arriver, ce soir même, à ne plus pouvoir
lacer seul mes baskets. C’est Cynthia qui a dû m’aider. Inutile de vous dire
que pour m’habiller, ne serait-ce fermer le bouton d’un pantalon ou mettre un
pantalon, ça devient la croix et la bannière. De même, toujours point de vue
motricité, je perds également celle de ma jambe droite. Cela m’a pris il y a
trois ou quatre jours au réveil. J’avais du mal à prendre appui sur cette dernière
pour me redresser, manquant de ma casser la figure en voulant sortir de mon
lit. Cette matinée-là j’ai eu les jambes complétement flageolantes, puis
l’après-midi cela passa. Mais le lendemain ce fût rebelote et, à ce jour, j’en
suis au stade où ma jambe droite est sans arrêt flageolante, m’empêchant de
marcher plus 500 mètres d’affilée, car ma jambe gauche supporte presque tout le
poids de mon corps, demandant des efforts physiques que j’ai du mal à fournir,
efforts nécessitants un souffle que je n’ai presque plus. Du coup, afin de
récupérer mon souffle, je n’ai d’autre choix que de faire de nombreux arrêts
assis, car même à l’arrêt mes jambes ne me portent plus.
Mais revenons à neurones et à
mes tumeurs. Toutes sont donc situées dans l’aire gauche de mon cerveau, l’aire
qui gère justement la partie droite de mon corps. Plus précisément ces tumeurs
sont situées près de la partie qui gère également le langage. C’est là que le
bât blesse depuis une petite semaine. Cela a commencé avec l’élocution. Pour
répondre, poser une question, donner un avis, les mots ne sortaient plus. Certes,
j’avais la bouche grande ouverte, savaient pertinemment ce que je voulais dire,
mais rien ne sortait, pas un son, pas un mot, et il fallait que je me concentre
fortement pour qu’enfin, en bégayant, je puisse prononcer quelque chose d’à peu
près cohérent, mais non fidèle à ce que je voulais exactement exprimer. Au
début, ces problèmes d’élocution me prenaient en fin de journée et ne me
quittaient plus jusqu’au coucher. A présent, ils me prennent dès le matin, au
réveil. Bref, je bégaye à présent, ne cessent de chercher mes mots quoi qu’il y
ait à dire, à répondre ou à demander. Depuis il va exactement en ce qui
concerne l’écriture. Je cherche non seulement mes mots pour formuler mes
pensées, oui, c’est comme si j’avais oublié la majorité de ces derniers,
constatant par-là même la défectuosité de ma mémoire, et de plus je constate
que je connais plus l’orthographe des mots, tel que c’était le cas auparavant,
par automatisme, et que sur chacun des mots que je pose, sans exception, je
dois me concentrer sur son orthographe. Le problème est que le temps que je
perds à surveiller mon orthographe me fait perdre le fil de ma pensée et, là
encore, je perds un temps fou à le retrouver, parfois en vain. Aujourd’hui je
suis à un stade où je n’arrive plus à poursuivre un raisonnement dans ma tête.
Il y a quelque chose qui bloque, qui empêche les mots d’arriver, qui empêche le
mécanisme de passer d’une idée à l’autre, les associations d’idées de se faire,
et lorsque subitement je réalise consciemment que je suis arrêté sur un constat
ou une idée, la plupart du temps je ne sais même pas comment j’ai pu en arriver
là, d’où je suis parti et dans quel but.
Je savais, me doutais, que tôt
ou tard mon cerveau me jouerait ce type de tour que je ne voulais avoir pour
rien au monde, c’est-à-dire la perte significative de mes facultés intellectuelles.
Où cela va me conduire ? En l’état, à écrire nettement moins souvent et à
parler le moins possible. De même, ayant eu un rendez-vous de contrôle avec un
cardiologue il y a deux jours, il m’a suggéré d’augmenter ma dose journalière
de cortisone, la doublant, le temps que je vois mon oncologue à Lyon le 26
août. C’est ce que je fais depuis, mais rien de neuf à l’horizon.
Enfin, le plus important pour
la fin tant je ne sais qui dire, quoi penser sur le sujet. La nouvelle est
tombée mercredi soir, il s’agit de ma belle-mère, Michelle, son cancer s’est
généralisé. Cynthia n’avait pas besoin de cela en plus de mes nouveaux
handicaps auxquels elle doit faire face et de la rentrée scolaire qu’elle doit
déjà commencer à préparer. Oui, étrangement, plutôt que de penser au sort de
Michelle, c’est au sort de Cynthia et se son père que je pense. Je me dis qu’il
en est ainsi parce qu’il n’y a plus rien à penser du sort de Michelle ou du
mien. Nous sommes sur le déclin, il n’y aucune issue, c’est juste une question
de temps, et pour Michelle, malheureusement, le terme de sa vie semble plus
proche que le mien. Quoi qu’il en soit je n’en demeure pas moins persuadé
qu’elle a été suivie par une équipe médicale de merde en matière de
cancérologie. Je ne dis pas qu’une autre équipe aurait fait des miracles, mais
je suis persuadé que si elle avait été suivie par les médecins qui m’ont suivi
lorsque j’habitais Lyon, son pronostic vital ne serait pas encore engagé.