lundi 2 mars 2015

Michel

Ce matin j'écrivais donc sur Michel, une homme qui est mort par ma faute car si je n'avais pas été ivre ce soir-là, jamais je ne me serais battu avec lui, c'est une évidence. Certes, lui aussi était ivre, certes c'est lui qui m'a agressé le premier en me mettant une gifle et c'est suite à cette dernière que la bagarre démarra dans le café où nous étions alors. Cependant, alors que le gérant du café m'avait mis dehors, renvoyé de son café, c'est moi tout seul, comme un petit con esclave de son ego, qui ait pris la décision d'attendre que Michel sorte du café pour lui mettre une raclée. De même ; lorsqu'il est enfin sortie du café et que j'ai été le choper par le coup, c'est également moi qui ait pris l'initiative de l'emmener sur les quais de Seine, là où il n'y aurait personne susceptible de nous séparer. De même, une fois sur les lieux, c'est moi qui, de suite, ais commencé à le tabasser. Combien de temps dura tout ce manège ? Peut-être vingt minutes, peut-être plus. Et il y a eu ce moment où il est tombé à l'eau. Suite à l'un de mes coups ? Suite à une glissade de sa part ? Il faisait nuit, on ne voyait pratiquement rien car le quai où nous étions n'était pas éclairé. Quoi qu'il en soit il est tombé dans la Seine et n'en ai plus jamais ressorti. J'avais donc vingt-six ans, aurait dû être un peu plus sensé, avoir un travail, une vie normale, mais non, je me bourrai alors la gueule tous les jours car il est bien des choses que je n'arrivais ni à gérer ni à digérer en ce temps-là, dont ma rupture avec Virginie.

L'histoire de Michel dont je parle librement à présent, seule une minorité de personne la connaissait  auparavant, mais des personnes qui n'avaient rien à voir avec le monde dans lequel je vivais alors. Toutes ces personnes étaient des personnes saines, la mère de ma fille y compris, même si à côté de cela elle n'en demeure pas moins une conne, une limitée de l'esprit. Oui, tout au long du parcours de ma vie j'ai rencontré des personnes saines et, pour une raison que je ne m'explique pas, toutes s'attachaient à moi comme si mes actes, mes délits, mon ivrognerie ne comptait pas. Aujourd'hui, je serai le premier à m'éloigner de ce type de personnage que j'étais alors, toujours entrain de lorgner sur son petit nombril, ne voulant faire aucun réel effort pour m'insérer dans notre société, n'étant jamais satisfait de ma condition, trouvant toujours quelque chose à redire sur tout et n'importe quoi. Une plaie, voici ce que j'étais, une véritable plaie toujours insatisfaite. Oui, aujourd'hui je ne supporte plus ce type de personne et pourtant ce fut moi. Dans ces conditions comment ais-je pu intéresser autant de personnes, comment se fait-il que des femmes se soient attachées à moi, Cynthia y compris ? Tout cela est une énigme qui échappe à mon entendement, surtout que je sais qu'il est des personnes bien plus méritantes que moi qui sont désespérément seules, alors qu'elles n'ont jamais commis de délit et qu'elles ne sont à l'origine d'aucune mort.

Entre le moment où Michel est décédé et le moment de mon procès en cours d'assise, il s'était écoulé trois longues années où j'ai du passer par tous les états d'âme existant, et c'est seulement lors du procès que j'ai apprit qu'il avait une femme et deux enfants de moins de dix ans. Ce fût un choc car jusque là je ne mettais pas poser de question sur sa situation familiale. Pour moi, il était comme un célibataire sans famille, sans amis, sans attaches, ne manquant donc à personne. Mais quand j'ai appris qu'il avait deux enfants, j’eus encore plus honte que d'accoutumée, je me suis senti encore plus petit, plus misérable que d'ordinaire. Lors de mon procès je n'en menais pas large car j'étais convaincu que les juges, les jurées, l'assistance dans la salle avait de ma personne la conviction que j'avais de moi-même. Forcément j'étais coupable, forcément j'étais responsable de la mort de Michel et, de plus, je laissai deux enfants orphelins de leur père. Oui, dans ma tête tout était très clair, et je savais que j'allais faire de nombreuses années de prison, ce qui était la moindre des choses dans mon esprit. Psychologiquement, même si j'étais à cette époque bourrée de psychotropes en tout genre, je n'étais préparé à ma longue incarcération. Durant le procès, toutes les actes délictueux figurant sur mon casier judiciaire furent évoqués. Les jurés, les juges, l'avocat général, savaient parfaitement à qui ils avaient à faire, quel genre de sinistre merde ils avaient face à eux. Pourtant, à l'issue de ce procès qui dura trois jours, ils ne me condamnèrent pas à faire de la prison ferme. J'en ai été estomaqué et encore aujourd'hui je ne comprend pas leur clémence. Pour la vente d'un sachet d'héroïne, tu peux être condamné à six mois de prison ferme, voire plus, et moi qui était responsable de la mort d'un homme on me laissait en liberté. Comment comprendre cela et surtout l'accepter ? Je  crois qu’aujourd’hui encore je digère mal de ne pas avoir été jugé plus sévèrement. Effectivement, c'est comme un double mort pour Michel et sa famille. La première mort est du fait de mon imbécillité, de mon désir puéril de rendre justice à mon ego, moi la terreur du quartier, moi sur qui il avait osé lever la main. Son geste remettait ma virilité en cause, mon statut d'homme, voire de surhomme, bref cela remettait en cause toute mon éducation, celle qui est, peu ou prou, la même pour tous les garçons. Vous les filles, les femmes, c'est à d'autres critères que vous devez répondre, mais le temps de vous en apercevoir, comme pour nous les garçons, il est déjà trop tard et souvent le mal est déjà fait, en place dans nos natures réciproque, l'homme devant être fort, combatif, ambitieux, et vous les femmes devant être avant tout féminine, désirable, avec l'envie d'être mère un jour. Bien sûr je ne dresse là que des traits généraux, mais nous sommes bien esclave de notre conditionnement, qu'il soit celui de nos parents ou de notre environnement général. Donc à cause de mon conditionnement, de mon ego conséquent, déjà Michel était mort pour rien. Le fait que la justice me laisse libre, c'était comme signifier que sa mort n'était pas importante, en tous cas pas au point que l'on m'emprisonne. Certes, les jurés, les juges me laissaient une chance, on peut également le voir ainsi, en ne bouchant pas définitivement mon avenir, mon futur, avec une sanction trop lourde. Mais dans ma tête, dans mon cœur, j'en reviens toujours à Michel mort deux fois pour rien. Oui, à mes yeux justice n'a pas été faite, c'est ainsi que je l'éprouve depuis lors et je ne vois pas comment cela pourrait être autre dans mon cœur et dans ma pensée.

Après ce procès, mais sans aucune envie, il a fallu que je réapprenne à vivre, c'est à dire réapprendre à apprécier des choses, quel qu'elles soient, et aujourd'hui encore, vingt-trois ans plus tard, ce travail n'est pas fini. Oui, ma vie est bien étrange et si le destin existe, je serai curieux que l'on m'explique le mien. Lorsque je me droguai, entre l'âge de quinze ans et de mes vint-six ans, je traînais ou côtoyais évidement des drogués. Entre autre, trois de mes amis, dont un ami d'enfance avec qui j'ai fait ma scolarité dans le primaire, sont mort d'overdoses. Ils n'avait même pas vingt-deux ans. D'autres, du fait de leur addiction, ne pouvaient plus travailler, se faisait virer de leur logement, devenant alors des dealers malgré eux, histoire de pouvoir garder leur logement et se fournir leur dose quotidienne. Personne n'est allé vers eux pour essayer de les aider. Moi je suis passé à travers les mailles du filet. De même, une fois majeurs j'ai commis de nombreux délits. Je n'ai été condamné qu'une fois à de la prison ferme, alors que j'avais dix-huit ans, et seulement à quatre mois de prison pour un braquage. Là aussi les juges ont été clément à mon égard car ils auraient facilement pu me condamner à deux de prison, vu que mon braquage s'est fait avec une arme et que j'ai attaché la patronne de la boutique, histoire d'avoir la paix pendant que je m'emparai du contenu de sa caisse. Oui, là aussi j'ai eu beaucoup de chance. Avec l'histoire de Michel, c'est pareil, j'ai bénéficié d'une clémence surprenante. De même, à chaque fois que j'ai été incarcéré, mes petites amies d'alors sont restées avec moi. Aucune ne m'a abandonné, me laissant au sort que je méritais. Chaque jour elles m'écrivaient et chaque jour je répondais. Les seules années où je suis resté célibataire, par choix, sont celles qui tournent autour de la mort de Michel. De 1993 à 1996, date de ma rencontre avec celle qui allait devenir plus tard la mère de ma fille, je ne fais que côtoyer les hôpitaux psychiatriques, me shooter aux médicaments et dormir. J'étais comme mort, comme si je voulais accompagner Michel dans sa tombe, partager son sort, son destin scellé au mien. Même si j'ai mit sept ans à remonter la pente, à ne sortir de mon puits que dans les années 2000, là aussi je me dis que j'ai eu de la chance car je sais que pour une grande part, même si je n'avais plus d'affection que cela pour la mère de ma fille, je sais que sa simple présence a suffit, à aider à ce que j'ose aller de l'avant, que j'ose essayer de dépasser mes états d'âme d'alors. En cela je lui suis redevable de sa patience, car croyez bien qu'il n'est pas simple d'être la compagne ou le compagnon de quelqu'un de totalement shooté aux médicaments, qui dort presque toute la journée et qui ne fait quasiment rien avec vous. Mais le destin a plus d'un tour dans son sac, car après m'avoir permis de sortir de l'enfer dans lequel m'avait plongé la mort de Michel, cela en partie grâce à la présence de la mère de ma fille, en 2003 c'est elle qui commencé à me plonger dans un nouvel enfer, celui du vol de ma fille, de son kidnapping quelques années plus tard alors que ma fille avait quatre ans, et malgré que la justice ait remis bon ordre à tout cela, j'ai néanmoins perdu ma fille depuis le début, alors qu'elle n'avait que six mois et que sa mère décida de me quitter et de tout faire pour installer de la distance entre ma fille et moi. Si j'avais eu vingt-six ans à cette époque, il est clair que j'aurai tué la mère, aussi claire que deux et deux font quatre. Mais j'ai préféré pensé à ma fille, ne l'imaginant pas pouvoir s’épanouir si j'avais commis un tel acte. Alors j'ai dû faire le choix d'accepter de m'effacer, de la perdre. Est-ce un juste retour des choses de la part du destin ? Peut-être.


(2 mars 2015)

Ce matin j'ai vu mon psychiatre

Ce matin j'ai donc vu mon psychiatre, mais je n'avais pas grand chose à lui dire. Rendez-vous a été pris pour vendredi prochain. Je le vois deux fois par semaine, c'est la seule personne avec qui je m'entretiens régulièrement, hormis Cynthia évidemment. Les sujets que nous abordons sont pratiquement toujours les mêmes, ma maladie, mon couple, ma fille et certains événements de mon passé, les moins agréables évidement. Je ne sais si ces séances servent à grand chose, mais puisque je continue à y aller c'est qu'elles doivent m'être utiles quelque part.

En ce moment, dans mes écouteurs, j'écoute le groupe « Dead Can Dance », une musique et des chants presque lyriques, d'église. Je pense également au roman que j'essaye d'écrire, mon nouveau monde, et petit-à-petit des trames se mettent en place, les rôles des divers personnages m'apparaissent pus clairement et j'ai même commencé des ébauches de dialogues entre quelques uns d'entre eux. Pour autant je n'ai toujours pas assez de matière pour attaquer franchement le roman à proprement parlé. Je balance sur mes feuilles des jets d'idées, de situations, de trames, les une à la suite des autres sans qu'il n'y ait de véritable cohérence entre tout çà. C'est un puzzle dont je construit les pièces une par une, le temps que se dessine enfin le paysage complet qui me permettra de remettre tout cela dans l'ordre. De même, de parler de ce roman me fait penser à Emil Cioran, par association d'idée, cet écrivain, voir ce philosophe nihiliste dont la pensée à beaucoup marqué la mienne. « De l'inconvénient d'être né » est le premier de ses ouvrages que j'ai lu. Dans ses phrases, ses métaphores, je me suis immédiatement reconnu. J'ai découvert cet écrivain en 1998, alors que j'avais 31ans, à l'initiative du psychiatre qui me suivait alors, Cahn, et qui me suggéra de le lire. Moi qui avait déjà les idées bien noires à cette époque, j'ai pensé que Cahn était fou de me faire lire un tel auteur pour qui tout est vain, absolument tout, y compris cherché à guérir, à aller mieux, à ne pas tomber plus bas que l'on ne l'est déjà. Cioran n'est pas pour tout le monde, de cela je suis sûr, et pour peu que vous ayez le moral à zéro il est même à éviter. Il est l'auteur que j'ai le plus lu et il me semble avoir lu presque l'intégralité de son œuvre. Ses constats, ses analyses, qu'ils soient métaphysique, philosophique ou sentimentaux, m'apparaissent encore aujourd'hui tous juste. Je n'ai pas trouvé de fausse note dans ses écrits, il était en quelque sorte ma bible, mais depuis l'apparition de ma maladie ma vision de sa pensée s'est modifiée. Contrairement à hier il n'est plus une icône intouchable et même si ce qu'il dit est vrai, que tout est vain au bout du compte, je m’aperçois néanmoins que je m'accroche à la vie puisque je me soigne, retardant ainsi l'instant de ma mort. Oui, il y a la théorie à laquelle l'on peut totalement adhérer, puis il y a la pratique qu'il n'est pas forcément aisé de mettre en adéquation avec la théorie.

Aujourd'hui le soleil est présent sur Rennes, ce qui met instantanément du baume au cœur, même s'il souffle néanmoins un petit vent frais. Oui, souvent je me suis interrogé sur les quatre saisons, sur la pluie, le soleil, la neige, etc, et de leur impact sur notre moral. Forcément, des études scientifiques ont été fait sur le sujet, expliquant l'impact du soleil, de la chaleur ou de la lumière sur notre psyché. Il doit en aller de même sur la pluie, l'absence de lumière, le ciel voilé, etc. Mais plutôt que de lire toutes ces études, je me contente de constater que mon moral va toujours mieux lorsqu'il y a du soleil, quelque soit la température. Mais par ailleurs, l'absence de soleil, comme lorsqu'il y a les pluies régulières qui traversent la Bretagne, correspond mieux à celui que je suis intérieurement. Vous dire qu'il pleut continuellement dans mon cœur serait mentir, mais par contre son ciel est toujours voilé, les éclaircies sont très rares, voire exceptionnelles. Donc, même si le temps est presque constamment couvert, cela fait des années qu'il n'y a pas plut. Même lorsque j'ai appris ma maladie, mon cancer, même si cela m'a complètement déstabilisé sur le moment et après, il n'a pas plut pour autant. C'était plutôt comme des orages secs d'où sortaient mil et un éclairs, perturbant complètement mon regard car, tant ils étaient nombreux, je ne savais plus où regarder. Je n'ai plus de souvenir exacte sur mon état d'esprit d'alors, mais je sais que j'avais un dictaphone sur lequel j'enregistrai chaque jour mes états d'âme. L'année dernière j'avais commencé à retranscrire par écrit tous ces mini-discours, mais je ne me rappelle plus la teneur de ces derniers. A l'occasion il faudra que je les relise, histoire de me replonger dans cette période bizarre où je pensais que chaque jour était mon dernier jour. Oui, le traumatisme a été fort, même énorme, et m'a depuis complètement transformé. Dans ma vie, j'ai connu pas mal de traumatisme, mais de cette intensité-là, je n'en ai connu que deux autres qui, eux-aussi, m'ont alors radicalement transformé. Le premier, c'est quand j'avais onze ans et que pour la première fois de ma vie je vis mon père frapper ma mère, scènes qui se répétèrent pendant de nombreuses années. Le second traumatisme est la mort que j'ai causé, la mort de Michel, mort bêtement dans une bagarre d'ivrogne alors que j'avais 26ans. Oui, là aussi le choc fut énorme. Être responsable de la mort de quelqu'un, quand bien même ce n'était pas notre attention, surtout si ce n'était pas votre intention, ne peut vous laisser indemne, c'est impossible, à moins d'être sans cœur. Là aussi, comme lorsque j'ai appris que j'avais un cancer, plus rien n'eus plus de sens, j'étais face à un mur infranchissable, ne pouvant plus faire un pas, ne pouvant plus avancer car demain n'existait plus. J'ai mis plus de sept ans à me remettre du décès de Michel, sept longues années de calvaire où j'étais plus un zombie qu'autre chose, un mort-vivant plutôt que quelqu'un dans la force de l'âge. C'est depuis cette époque qu'il n'y a plus eu d'éclaircie dans mon cœur, que le ciel s'est couvert à jamais et, lors de sept longues années à ressasser en long, en large et en travers sur ma responsabilité quant au sort de Michel, ce fut sans cesse des pluies et des pluies avec de brèves accalmies, de brefs moments de repos qui ne duraient jamais plus de deux jours d’affilés. Quelque part je me suis plus facilement remis de la découverte de mon cancer que de la mort de Michel. Aujourd'hui encore, je sens que je ne suis pas complètement en paix avec cette histoire, que c'est une tâche sombre à jamais gravé au centre de mon cœur, tel le sceaux de l'innommable, de ce qui n'aurait jamais dû être et qui, pourtant, a été.

Même si le contexte est différent, je pense souvent aux accidents de la route où deux véhicules se télescopent, faisant ainsi un ou plusieurs morts. Je me met à la place de celui qui est à l'origine de l'accident, le fautif, et me demande tout ce qui doit lui traverser l'esprit lorsqu'il apprend qu'il est également la cause, l'origine d'un décès. Lui aussi ne doit pas être bien dans sa peau et, ce, pour un long moment également. Oui, c'est horrible d'être responsable de quelque chose d'aussi tragique, surtout lorsqu'on prend conscience au fur et à mesure du temps qui passe que derrière le mort, il y a souvent toute une famille, une femme, des enfants qui sont dans le deuil. Ce n'est pas une seule vie que vous avez brisé, mais plusieurs et, ce, de manière irrémédiable. Vous aurez bon vous confondre en mil eu une excuse, vous ne ramènerez ni le père, ni la mère ou l'enfant à la vie, et sa famille, tant bien que mal, devra apprendre à vivre avec cette absence injuste. Comment voulez-vous avoir un cœur ensoleillé après cela ? Certes, comme l'on dit, avec le temps tout passe, ce qui n'est pas faux, mais n'est pas vrai pour autant. Certains événement, même s'ils sont intégrés, en partie ou complètement digérés, laissent des traces, des marques que le temps lui-même ne saurait effacer. C'est alors un bagage, une valise à porter toute sa vie et son poids, selon la force de notre personnalité, est plus ou moins lourd à porter. Néanmoins ce bagage nous accompagne à chacun de nos pas, que nous en ayons conscience ou non, et rend souvent ardu notre marche en avant, nos efforts pour essayer de passer à autre chose. Oui, la monté est non seulement à pic, mais de plus se fait sous une pluie glaciale accompagnée d'éclairs foudroyants tout les deux mètres. La tentation est souvent grande de tout laisser tomber, d'arrêter de tenter d'affronter la montagne et de se laisser rouler jusqu'au bas de cette dernière, ce que j'ai fait régulièrement à cette triste époque. Du coup, lorsque vous reprenez l’ascension c'est encore plus pénible, plus âpre, parce que vous avez tout le parcours à refaire, exactement les mêmes difficultés à affronter, il ne serait y avoir d’échappatoire si l'objectif est de sortir sa tête du trou afin de pouvoir découvrir enfin d'autres horizons.


(2 mars 2015)

dimanche 1 mars 2015

A Zazou et l'anonyme

Il est 18h00 et c'est seulement maintenant que je me met à écrire. Du coup cela a un peu gâché ma journée. Effectivement j'ai tant pris l'habitude d'écrire tous les jours et que tant que je ne l'ai pas fait, je ne me sens plus entièrement  mon aise, comme si le besoin de me vider l'esprit, et peu importe que j'écrive sur la pluie, le beau temps ou des sujets plus profonds, était devenu un acte vital. Donc ce matin, dès mon réveil, j'aurai dû faire comme d'habitude plutôt que de me forcer à rester à la maison parce que Cynthia était là. Effectivement, nous n'avons que les week-end pour faire des choses ensembles. Aussi, comme aujourd'hui il y avait une compétition de saut au centre équestre où elle prend ses cours d'équitation, nous avions convenu que nous irions ensemble y assister si le temps était clément, ce qui fût le cas. Du coup je ne suis pas sorti ce matin et nous sommes partis vers midi. Cependant mon esprit n'était pas là, pas plus qu'il n'a été là lorsque nous étions au centre équestre. Je ne faisais que penser à la brasserie où je n'étais pas, entrain d'écrire sur mon ordinateur portable afin de me vider la tête, comme chaque jours. Je suis devenu accro à mes heures d'écritures hebdomadaires et, visiblement, tout les reste passe après, chevaux y compris. Mais à présent que je suis face à mon ordinateur, comme d'habitude également, je ne sais pas pour autant quoi écrire, sur quoi écrire.

Alors je pense à Zazou et à une autre personne, anonyme, qui m'ont laissé des commentaires que j'ai découvert tout à l'heure. Cette anonyme qui est mère de famille semble être une personne que connaît Zazou. Font-elles partie de la même famille, cette anonyme est-elle sa mère, sa grand-mère, l'une de ses tantes ? Je ne sais pourquoi, mais je la pense plus âgée que Zazou, peut-être à tort. C'est une normande, premier bon point dans mon esprit, car je ne peux oublier tous les week-end que j'ai pu passer là-bas, dans les terres près de Dieppe, alors que j'avais entre vingt et vingt-trois ans. Les parents de mon meilleur ami de l'époque, Dédel, avait leur résidence secondaire là-bas, une maison typiquement normande, avec poutres apparentes et immense baie vitrée dans le salon. Lorsqu'il ne pleuvait pas, nous faisions des barbecues dans le jardin et lorsqu'il pleuvait ou faisait trop froid, comme en hivers, nous faisions marcher la cheminée. Nous allions chercher sous le hangar une grosse bûche et le bois, la broussaille nécessaire à faire le feu. La cheminée était dans le salon et seule une table basse la séparait du canapé confortable dans lequel nous étions installés. Lorsque Dédel nous emmenait dans sa maison de campagne, nous étions toujours quatre. Il y avait lui et Laure, le premier couple, moi et Virginie, le second couple. Une fois ou deux il nous est arrivé d'y aller sans nos compagnes, mais nous avions avec nous deux autres potes parisiens.

Mais revenons à cette anonyme qui me laisse des messages d'encouragement face à ma maladie. Aujourd'hui elle m'a écrit qu'il fallait que je vive, en lettre majuscule s'il vous plaît, peu importe les résultats de ma prochaine IRM. Ce la m'interpelle sur son rapport au cancer, une maladie qui ne lui semble pas du tout étrangère. L'a-t-elle elle-même vécu dans sa chair ? Était-ce un cancer du sein ? Un autre ? S'en est-elle sortie, est-elle en rémission ? En tous cas je veux le croire. Là encore, je pré-suppose que c'est elle qui a été ou est encore concernée par cette maladie. Mais peut-être n'est-ce pas le cas et que dans son entourage se trouve une ou des personnes cancéreuses. Quoi qu'il en soit, pour qu'elle me laisse des messages alors que nous ne nous connaissons même pas, c'est qu'elle se sent impliquée par cette maladie. Un jour peut-être connaîtrais-je son prénom, un jour peut-être me racontera-t-elle sa propre histoire en la matière, un jour peut-être ?

Donc, me dit-elle, il faut que je vive et non que je m'encombre l'esprit avec des choses qui ne changeront rien à ma condition actuelle. Bien entendu elle a parfaitement raison, c'est d'ailleurs la seule chose sensée à faire, car se lamenter, pleurer sur son sort ou avoir peur de ce qui pourrait advenir ne modifie en rien le processus à l’œuvre dans mon corps et, puisque j'ai la chance de ne pas être trop handicapé, parce que je peux encore penser, écrire, marcher, alors oui il faut que je profite au maximum de chaque moment présent, car pour moi vivre c'est cela. Alors femme anonyme qui m'encourage, merci pour tes mots qui, au même titre que ceux de Zazou, sont toujours une agréable surprise.

Autour de moi la terrasse du café est pleine, toutes les tables sont prises, et de voir tout ce monde m'encombre un peu l'esprit. Je pense à mon cancer et je vois autour de moi des gens prendre du bon temps. Mais peut-être s'en trouve-t-il parmi eux des gens malades, voire gravement malade. Effectivement, quiconque me verrait en ce moment pianoter sur mon ordinateur ne pourrait se douter que j'ai presque un poumon en moins et trois métastases au cerveau. En apparence je semble être un individu sain, en bonne santé. De même qui pourrait penser que j'ai à présent une carte d'invalidité dans mon portefeuille ? D'ailleurs cette carte d'invalidité dont je ne compte pas me servir m'encombre car elle me ramène à ma juste condition, celle d'une personne diminuée physiquement, idée qui me déplaît fortement mais qui est malheureusement ma plate condition, la juste réalité des choses.

Cynthia vient de m’appeler et je sais qu'elle aimerait que je rentre pour que nous dînions ensemble. Pour lui faire plaisir je serai tenté de ranger de suite mon ordinateur afin de la rejoindre. Mais je n'ai pas envie de me retrouver enfermé à la maison, c'est comme si je n'avais pas assez pris mon bol d'air en solitaire, loin d'elle et de toute personne. Me retrouver seul avec moi-même me fait énormément de bien, c'est seulement dans ces moments-là que je me sens complètement vrai avec moi-même, sans subterfuges, sans apparences, sans faux-semblants.Cela ne veut pas dire pour autant que les choses sont plus aisés à affronter pour moi, loin de là, mais je vis comme une espèce de délivrance de savoir que je n'ai nul endroit où me cacher, nulle phrase à dire pour rassurer, car il est clair que j'en est ras-le-bol d'avoir à rassurer tout le monde, que j'en ai ras-le-bol d'avoir des gens inquiets autour de moi et, même si je ne peux les blâmer, c'est éprouvant au possible. Eux-aussi j'aimerai qu'ils vivent pleinement leur moment présent, que soyons côte-à-côte ou non, et qu'ils oublient un peu ma maladie.


(1 mars 2015)