mercredi 4 février 2015

De ma mort

Un jour, une histoire, et sa fin. Comment expliquer ce que je pense, ce que j’éprouve, ce que je ressens, de manière claire et cohérente. Oui, j’aimerai vous faire partager tout ce qui me traverse à la simple idée de ma mort. D’abord, il n’y a plus d’horizon dans mon esprit, plus d’avenir lointain, je ne peux plus me projeter dans dix ans, cinq ans, voire deux ans. Si l’année prochaine je suis encore de ce monde, ce sera déjà bien, très bien même. J’espère seulement que je ne serai pas trop handicapé physiquement et, surtout, intellectuellement. Oui, la pensée est tout autant mon ange que mon démon, la seule activité de mon corps avec laquelle je me sens en parfaite osmose. Certains se vivent pleinement dans l’activité physique, mais ce n’est pas mon cas. Penser, réfléchir, tenter de trouver des réponses à mes questionnement, là est mon adrénaline. De même, toujours dans cette même logique, j’aime découvrir l’autre, non tant pour l’aimer ou l’apprécier, mais surtout pour le comprendre, déceler ses mécanismes, la logique de sa pensée, de ses sentiments.

Mon cancer, actuellement concentré dans mon cerveau en formant métastase sur métastase, progresse actuellement dans un rythme constant. Effectivement, tous les huit mois, le radiothérapeute découvre une nouvelle métastase en développement. Ce n’est pas tous les six mois ou les dix mois, c’est vraiment tous les huit mois, presque au jour près. Au début cela m’effrayais tant j’avais peur qu’elles aient raison de moi, de ma vie. A présent il en va tout autrement, je les prends comme elles viennent, comme si c’était un nouveau rhume, et je m’en remets docilement à mes médecins pour me prescrire le traitement adéquat, le soin adapté. Ce mois-ci mon radiothérapeute a découvert une troisième métastase et, logiquement, je me dis qu’en ce moment même se construit ailleurs dans mon cerveau la métastase suivante, celle qui sera dans huit mois la quatrième. Mais cela n’est plus un problème, j’accepte qu’il en soit ainsi, j’accepte qu’une partie de mon corps se détraque comme j’accepte d’être parfois en colère, sentiment que je n’aime pourtant pas, et si ce dysfonctionnement de mes cellules doit être la cause de ma mort, je n’y vois plus d’inconvénient. Effectivement, du fait de mon parcours de vie, je ne vois pas ce qui pourrai me manquer ici-bas, quel regret pourrait m’habiter puisqu’il me semble avoir connu et vécu le pire comme le meilleur.

De même, si je dois être mort demain ou ce soir, à quoi me sert-il d’éprouver des regrets ou des remords en projetant des relations que j’aurai aimé continuer à entretenir avec mes proches. Une fois mort, si elle bien ce que je crois qu’elle est, c’est-à-dire un point définitif à l’être vivant que j’aurai été, dépourvu de toutes formes de pensées, de conscience ou d’âme, ce serait me torturer pour rien que d’aller errer dans de telles projections. Non, sincèrement, je ne regrette rien de ma vie, même si j’ai néanmoins un ou deux remords, comme celui d’avoir fait du mal gratuitement par exemple, mais c’est le cœur léger que j’appréhende ma mort à présent.

Bientôt je ne serai qu’un souvenir pour quelques-uns, comme l’est ma grand-mère maternelle décédée il y a plus de trente ans. Avec le temps, mon souvenir deviendra de plus en plus léger à porter pour mes proches et, je l’espère, ils ne retiendront que les aspects agréables de ma personne. En tout cas, c’est ainsi que je souhaite qu’ils vivent ma mort.

Enfin, penser ma mort telle que je le fais actuellement, c’est également penser la vie, celle d’aujourd’hui, celle qui est mienne et celles des autres. Force est de constater que ma perception de cette dernière a fait une véritable révolution dans mes neurones et que plus ça va, plus je me détache de tout, y compris de mon propre corps. Mais c’est un détachement léger, m’installant dans une sérénité que je n’avais jamais connu auparavant, un détachement qui m’entraîne loin de toutes les turpitudes que notre société engendre, loin de tous les conflits propres à nos rapports humains, un détachement qui fait qu’au final je prends du plaisir par procuration, à travers le bien-être, le contentement, la satisfaction ou le plaisir de l’autre, et peu importe l’origine de ces contentements. Oui, de voir quelqu’un heureux, s’épanouir, quel que soit son activité, me rend heureux. Jamais ce ne fut le cas auparavant. J’étais certes content pour eux, mais en moi je n’éprouvais pas de satisfaction particulière. Aujourd’hui c’est pourtant devenu un réel bonheur pour moi de constater des sentiments positifs chez autrui.


(4 février 2015)

Conditionnement

4 février 2015


Ecrire, encore écrire, tenter de poser les mots des poids de mon cœur, oui, tenter uniquement, car aucun vocabulaire ne peut dire clairement ce qui s’éprouve, se ressent, que cela soit du plaisir ou de la peine. Je regrette de ne plus pouvoir écrire de poème, de n’avoir plus la force de concentration et d’attention nécessaire à cet exercice. Pourtant, je le sais mieux que personne l’inconnue, seul ce langage m’est véritablement approprié, seul ce langage me permet de m’approcher au plus près de ma vérité, celle de mon cœur encore une fois. Et toi l’inconnue, toi qui ne peut avoir de cœur car cela signifierai que nous sommes semblables, presque une même chose, peux-tu comprendre mes tourments ou mes joies ? Je pense que tu les constates, voilà tout, comme je constate les vagues se former près du rivage, ignorant néanmoins l’effet que leur procure leur envolée jusqu’à ce qu’elles s’abattent sur la plage.

Mon univers est en quatre dimension, mais celui qui m’attends, combien en possède-t-il ? Peut-être n’en a-t-il pas, peut-être est-ce par milliers qu’elles se comptent, quoi qu’il en soit il ne serait être question de néant tant, j’en suis certain, le rien n’existe pas. Même ici-bas, l’absence de matière n’est pas le rien pour autant. Certes il y a beaucoup de vide, c’est du moins ce qu’il nous semble, mais ce vide est nécessaire pour que la matière, qu’elle soit vivante ou non, puisse se mouvoir. Oui, le vide n’est pas le néant, il est une composante fondamentale de l’existence, qu’il s’agisse de la mienne ou de celle des soleils. Sans lui, aucun mouvement n’est possible et ce vide, lui-même, n’est pas du vide. Je ne sais ce qu’il contient, quelle est sa nature exacte, mais il nous colle à la peau, nous enlace de toute part, sans que nous le sentions. Oui, la nature du vide est également un profond mystère pour moi.

Lorsque nous parlons de néant, le plus souvent c’est le signal, l’affirmation de notre ignorance envers certaine chose, dont la mort évidemment, ce qu’elle est, ce qu’elle symbolise, ce vers quoi elle nous mène ou non. Employer le terme « néant », c’est avouer notre échec, celui de notre incompréhension du phénomène. Hier, nos lointains ancêtres se posait énormément de question sur la naissance, l’enfantement. Oui, il était alors assez logique de penser qu’un bébé venait du néant, tant les avancées scientifiques sur cette manifestation paraissant soudaine, hors de notre contrôle, n’étaient pas de mise en ces temps reculés. Pour autant, même si nous connaissons aujourd’hui les processus menant à l’enfantement, nous sommes encore bien ignorants sur certains points. Effectivement, qu’est-ce qui distingue deux spermatozoïdes, qu’est-ce qui fait que l’un d’eux pourra pénétrer l’ovule et pas l’autre ? Est-ce l’ovule qui en décide ainsi ou est-ce dû à la seule énergie du spermatozoïde ? De même, nous ne savons pas plus pourquoi le fœtus prendra tel ou tel sexe, aussi grande soit notre compréhension de l’ADN et des notions rudimentaires que nous avons sur son fonctionnement. L’ADN lui-même est un mystère. Il est au contrôle, aux manettes de notre devenir et de notre être une fois sortie du ventre de nos mères. Ainsi, si j’ai une conscience, des états d’âmes, des peines et des joies, c’est parce quelque part il est derrière, aux commandes, me permettant, m’obligeant à éprouver, à penser, à réfléchir, à agir. Oui, une fois encore je me demande qui est le réel maitre de ma personne, moi qui me crois libre dans mes choix, que ces derniers soient d’ordre intellectuel ou non, ou lui et tout ce qu’il produit comme cellules spécialisées. De même, si nous pensons avoir percé le secret de la vie à travers la découverte de l’ADN, je pense pour ma part que nous n’avons rien trouvé d’essentiel quant au mystère de sa présence, de l’utilité de son existence, car comme nous il aura une fin, une mort. Oui, l’univers produit plein de chose, la vie y compris, mais pourquoi, à quelle fin, cela est le véritable mystère à percer. En attendant nous sommes dans le flou le plus total, élaborant des théories plus ou moins cohérentes, plus ou moins vraisemblables, mais aucune de ces dernières, y compris les thèses religieuses, ne répondent à cette question cruciale.

Dans ma dimension l’inconnue, nous ne pouvons voir les rayons X, les rayons ultraviolets, pas plus que nous pouvons voir les ondes radios, téléphoniques, etc. Se peut-il que lorsque je serai à tes côtés je pourrai les voir ? Mais cela c’est imaginer qu’après ma mort, je serai encore pourvu d’une vision,  d’une capacité de voir et, peut-être même d’entendre. Là encore je projette auprès de toi des éléments, des facultés qui sont proprement humaines, animales, et forcément je me leurre. Pourtant, je ne sais comment et par quel moyen, il me semble que je verrai des choses, mais avec une autre forme de vision, une vision qui ne me permettra plus de voir l’univers, la Terre et ses espèces vivante de la même façon. Peut-être suis-je à mil lieux de ce qui sera vraiment, mais pour l’instant c’est ce que j’imagine.

De même, plus je m’adresse à toi l’inconnue, plus je réalise que je tente d’apprendre à accepter ma mort, que je tente d’apprivoiser tous les jours qui me séparent de cet instant afin de me vivre sereinement, apaisé et, souvent, heureux. Oui, plus ça va et plus je me fou de l’évolution de ma maladie. Qu’elle progresse ne me fait plus peur, j’en ai pris mon partie. Sa progression n’est qu’un coup d’accélérateur vers mon dernier jours, dernier moment, dernier instant, car au final qu’importe que je parte un peu plus tôt ou un peu plus tard. C’est ceux et celles qui resteront qui souffriront et devront gérer leur peine, tant bien que mal, ma disparition ne pouvant alors plus être un sujet pour moi-même car une fois le corps mort, c’est ce que je crois, fini les pensées, les états d’âme, les plaisirs et les joies, toutes sortes de sentiments dont je suis fatigué de les éprouver tant ils ne me surprennent plus. Non, ne plus exister sous cette forme qui est la mienne actuellement ne sera ni une malédiction, ni une souffrance, ni un remord. De même, si regrets je dois avoir, ils ne concerneront pas mon départ d’ici-bas, mais j’éprouverai peut-être de la déception, voire la culpabilité en procurant de la peine à mes proches qui, eux, afin de ne pas souffrir du manque, préféreraient certainement que je sois en vie. Et oui l’inconnue, le manque est la pire des punitions que l’on puisse infliger à l’homme. Dès lors qu’il l’éprouve, quel que soit l’objet du manque, affectif, matériel, intellectuel, il est malheureux, forcément. Ce n’est que dans un second temps qu’il se fait une raison ou non, qu’il met en œuvre ou pas des moyens lui permettant de combler ce manque et, lorsqu’il s’agit d’un manque matériel, bien souvent il agit pour obtenir l’objet convoité, désiré, souhaité.

Oui l’inconnue, le comportement humain ne me surprend plus du tout, quel que soit le type d’acte que nous commettons, du plus horrible au plus noble, et parce qu’il n’a pour ainsi dire plus aucun mystère pour moi, je le regarde comme l’on voit les feuilles tomber d’un arbre. Tous nous recherchons la reconnaissance de l’autre et ce, à tout âge. Sans cette reconnaissance, il nous est alors très difficile d’avoir confiance en soi et, sans cet état d’esprit, nous vivons le plus souvent dans la crainte, l’appréhension, voire la peur. Tous nos actes, ou presque, surtout dans l’enfance puis l’adolescence, sont motivés par ce besoin de reconnaissance, que l’on soit homme ou femme. Le rejet, la négation de l’autre, est l’élément crucial qui permettra ou non à un individu de se considérer de manière plus ou moins positive ou négative. Oui, l’autre est notre miroir dans nos jeunes années et c’est à travers son regard que nous jugeons de nous-même, de notre médiocrité ou non, tout cela à travers le prisme de valeurs véhiculées par notre société, telle la beauté, l’esthétique, le pouvoir, la puissance, l’égalité, la fraternité, etc. A cet âge, la différence est souvent très mal acceptée et, au mieux, elle est tolérée, bien plus que curieuse à connaitre. Grandir, devenir adulte, est un véritable parcours du combattant, un parcours dont nous autres adultes plus ou moins vieux avons trop souvent oublié la difficulté. Rares sont les enfants qui manifestent plus ou moins sincèrement une véritable empathie avec leurs camarades. Ces exceptions, je le pense sincèrement, ne font que reproduire, copier les comportements de leur entourage, et doivent avoir des parents enclin à l’empathie, car force est de constater qu’en règle générale les enfants ne se ménagent pas entre eux, que ce soit verbalement ou physiquement. La majorité étant ainsi, se construisant ainsi, qui a-t-il d’étonnant à ce qu’une fois adultes ils se comportent, peu ou prou, de la même manière. Oui, même si la nature nous a donné la possibilité d’éprouver de l’empathie, ce n’est pour autant que nous développons ou mettons en avant cette faculté.

Non, dans le monde, occidental ou non, l’accent est mis sur d’autre faculté, telle l’endurance, la persévérance, la volonté, le plaisir, dans le but d’embrigader un maximum de personne afin qu’ils fassent leurs des valeurs telles que la compétition, la puissance, le pouvoir, la consommation, etc. Ainsi, parce que les places de pouvoirs sont rares, la majorité d’entre nous n’étant que les subalternes de ceux qui sont réellement aux commandes, la lutte est acharné pour les obtenir et ce, dès l’école, cette administration sélective qui élime sans remord quiconque ne pourrait suivre le rythme qu’elle impose. Oui, l’école pour tous au nom de l’égalité, égalité des chances pour chaque enfant, n’est là encore qu’une fable que nous prenons plaisir à croire. En France, l’école n’est qu’une machine à produire de la matière grise pour les entreprises de notre pays ou d’ailleurs. Nullement il n’est question du bien-être de l’enfant, de le considérer individuellement, avec ses spécificités, le rythme qui lui est propre. Venu d’en haut de la pyramide, un programme scolaire est donné à l’enseignant et ce dernier, même s’il n’en pense pas moins, n’a pas d’autre choix que de l’appliquer dans son ensemble dans un temps, l’année scolaire, qui lui est imposé. Comment s’étonner que de nombreux élèves, parce que leur rythme d’apprentissage nécessiterait plus de temps pour assimiler correctement leur programme scolaire, oui, comment s’étonner que beaucoup d’enfants soient largués et, ce, dès leurs premières années scolaire. L’éducation nationale n’est qu’un broyeur, ni plus ni moins, où il n’est nul question d’égalité des chances car seuls les meilleurs, ceux qui suivent et assimilent le rythme et le programme, sont récompensés, soit en montant en classe supérieur, soit en obtenant un diplôme, diplôme symbolisant leur capacité d’adaptation dans un rythme qui écarte tous les lents d’esprits.

Oui l’inconnue, voici comment nous agissons avec nos enfants, voici l’avenir que nous leur préparons avant même de les concevoir et, une fois parents, nous n’aurons de cesse de tout mettre en œuvre pour que nos marmots s’adaptent au rythme scolaire. Effectivement, ce n’est pas la connaissance en tant que telle, le savoir, qui prime dans cet univers-là. Le savoir, chaque individu, chacun dans son rythme, peut l’acquérir au fil du temps, cela n’est vraiment pas un problème. Mais nos entreprises, le marché boursier, attendent des personnes qui soient efficaces rapidement, tout comme l’école, afin que leur sociétés aient de haut rendement, une productivité accrue, permettant ainsi d’éventuelles bénéfices monétaires conséquents. Oui, l’école est l’antichambre de notre société de consommation et tous les acteurs qui gravitent autour d’elle, à commencer par les parents et les enseignants, participent de cet état de faits. Là où tu es l’inconnue, ces considérations doivent te sembler bien plates, voire monotone. Pour ma part, je suis triste à l’avance de laisser aux enfants d’aujourd’hui le monde qui est le nôtre, avec ses valeurs qui poussent à tout, hormis l’ouverture et la véritable tolérance envers nos semblables. Encore une fois, nous sommes les prisonniers de nos bulles individuelles, prisonniers de nos idées, de nos croyances et notre cerveau ayant sa limite, nous ne pouvons pas aller plus loin intellectuellement, nous ne pouvons nous aventurer au-delà du conditionnement dont chacun d’entre nous a été l’objet.

mardi 3 février 2015

Eveil

3 février 2015


Il est tôt, je suis levé depuis une heure et déjà l’envie d’écrire, de poser mes mots sur le papier se fait pressente. Comme chaque matin, c’est avec toi l’inconnue que je me réveille. Cependant mon esprit n’est pas encore alerte, il sommeille encore, un état que j’apprécie grandement, raison pour laquelle j’apprécie toutes les drogues qui anesthésie plus ou moins l’esprit, la pensée, le raisonnement. Et là où je te rejoindrai l’inconnue, le raisonnement sera-t-il de mise ? Y aura-t-il là-aussi besoin de réfléchir, de se creuser la tête, des équations à résoudre ? Je ne peux le croire car si tel était le cas, quelle différence entre moi ici-bas ou près de toi ? Non, je crois que la mort sera la fin de tout ce cycle infernal du cerveau qui, certes, nous est bien utile pour survivre entre proies et prédateurs, instinct qui motive nos neurones à se concerter, à se réunir, pour tenter d’adopter la solution la plus adéquate face à une situation donnée.

Les neurones, notre cerveau, est une énigme pour moi, une de plus. Qui contrôle quoi exactement, qui contrôle qui ? Est-ce moi qui fait réellement des choix, ce que je m’évertue à croire sans grande conviction, ou est-ce toute cette alchimie cervicale qui décide, n’avertissant ma conscience qu’après-coup, une fois mon action ou mon inaction entamée ? Oui l’inconnu, plus d’une fois je me suis demandé si nous n’étions pas que des robots biologiques, car j’ai beau me penser être un tout, je n’ignore pas que mes cellules, quel que soit leur spécialité, leur spécificité, ne me demande pas mon avis pour se reproduire ou mourir, ne m’interpelle pas pour combler une cicatrice. De même, ces pensées que je pose sur le papier ne sont pas mûrement réfléchie, je ne suis pas concentré sur un fil directeur qui mènerait mes propos je ne sais où, je pose les mots tels qu’ils me viennent, sans me poser de question, et là-encore je me demande qui est le maitre de ces mots ? Ma volonté, si tant est que l’être vivant ait une volonté, ou n’est-ce que l’aboutissement de la réflexion interne, inconsciente ? J’ai lu beaucoup d’ouvrage sur le cerveau l’inconnue, un outil remarquable je dois l’avouer, mais je ne sais pourquoi, il me semble que le cerveau de l’homme, comparativement à celui des autres espèces, est détraqué. C’est comme si la course à l’évolution avait commis une erreur, nous dotant de facultés intellectuelles qui n’étaient pas prévu à l’origine, des facultés dont nous savons mal nous servir, preuve en est tous les dégâts engendrés par ces dernières. Oui, contrairement à toi l’inconnue qui se fond dans le tout, nous nous servons essentiellement de nos facultés intellectuelles pour discerner, distinguer, établir des différences, ce qui en soit n’est nullement et ne pose aucun problème, mais nous ne savons pas tirer de sages interprétations de tout ce que nous observons. Là encore, chacun avec sa petite lorgnette, tire ses propres conclusions, celles qui l’arrangent évidement, faisant fi des autres interprétations, faisant fi de les partager dans un débat serein, loin de toute lutte de pouvoir. Oui, aucun humain ne cherche à se fondre dans le tout, tant nous nous sentons unique, séparé des autres par cette terre et frontière que représente notre corps. Aussi, parce que nous sommes aveugles et méconnaissant du tout dont nous faisons partie, chacun de nous est finalement seul avec lui-même, entretenant souvent malgré lui cette solitude de l’être.

Hier soir je pensais à mon frère l’inconnue. Comme moi il a complètement raté sa vie professionnelle alors qu’il avait toutes les cartes en mains pour la réussir. Lui aussi tu le connais, comme tu nous connais tous, mais pour autant je ne crois pas que tu puisses savoir à l’avance quels seront nos chemins. Tu nous contemples, nous regardes et cela s’arrête là. Je me souviens de mon frère alors qu’il avait un peu plus de vingt-cinq ans. Il travaillait alors dans la PAO pour une agence de pub, était très doué, et très facilement il aurait pu obtenir un poste de directeur artistique, à court ou moyen terme. Puis un jour, deux ans plus tard si ma mémoire est bonne, il laissa tout tomber pour se reconvertir dans la restauration. Il voulait être barman dans des bistrots plus ou moins branchés, là où les gens vont pour se saouler la gueule. A cette époque il était déjà alcoolique, état qui me répugnait à cause du passé qui m’est propre, et je ne comprenais pas sa subite bifurcation. Longtemps et jusqu’à il y a peu j’ai jugé mon frère l’inconnue, et cela de manière très négative. Oui je ne supportais pas qu’il foute ainsi sa vie en l’air, par facilité, par commodité, à cause d’une certaine forme de fainéantise. Pourtant je n’ai pas fait mieux, loin de là, avec ma propre vie. Mais j’avais en lui des espoirs dont je ne saurai définir précisément la nature et il les a déçus. Oui l’inconnue, la frustration m’a toujours joué de sales tours, tu le sais, et là c’est l’estime que j’avais de mon frère qui en a pâtie.

A présent, comme sur tout le monde d’ailleurs, je n’ai plus le même regard sur lui, même si je regrette pour lui qu’il n’ait pas une vie plus facile, plus sereine. A présent je vois sa fin à lui-aussi, ainsi que celle de tout individu que je peux croiser. Oui, la vie est bien fragile, bien peu de chose, et personne n’est à l’abri du moment final, quel que soit son âge, qu’il soit malade ou non, qu’i soit riche ou pauvre, car l’imprévu peut à tout moment frapper à votre porte puis vous emporter au-delà de l’ici-bas. C’est ce qui est arrivé à Antony qui n’avait que deux ans. La mort, pour une raison que j’ignore, a décidé de le rappeler à elle. Sorti deux ans plus tôt d’un néant, deux ans plus tard il y repartait. Des exemples de morts précoces ne manquent pas, de morts accidentelles non plus, oui, elle est là, à chaque carrefour, sur chaque chemin, et c’est en toute légèreté qu’elle nous emporte ou non. C’est alors que nous te rejoignons l’inconnue et, sans que tu ais besoin de donner la moindre explication, nous comprenons subitement tout ce que cela signifie. Avec toi nous regardons ceux qui restent, ceux qui n’ont pas encore été emporté, et n’éprouvons pas le besoin de leur faire signe, d’entrer en contact avec eux, car nous savons alors que lorsque leur tour viendra, ils comprendront à leur tour, éprouvant enfin cette paix intérieur que toute leur vie ils n’auront cessé de chercher.

Depuis que je suis proche de toi l’inconnue, j’ai enfin compris que l’on pouvait trouver ici-bas la paix intérieure. Enfin de compte le mode d’emploi n’est pas si compliqué, il s’appelle le détachement, à commencer par le détachement de tout ce qui d’ordre matériel. Oui, bien plus que les individus, que les personnes, c’est le souhait, l’envie, voire le besoin pour certains, d’être propriétaire qui pollue tout, y compris et surtout notre propre esprit. La convoitise est la pire de nos tares, quoi que l’on désire, car c’est bel et bien l’assouvissement ou non de nos désirs qui fabrique notre état d‘esprit. Là encore, dès lors qu’il s’agit de propriété, qu’il s’agisse de notre pomme, d’un véhicule, de notre maison ou de notre argent, nous sommes dans l’individualisme, non dans l’unité. Alors dis-moi l’inconnue, comment deux comportements aussi dissemblables peuvent coexister dans ce tout où nous sommes, dans ce tout que nous sommes ?

En cet instant je pense à Cynthia l’inconnue. J’aimerai lui écrire comme je t’écris, lui parler comme je me confie à toi, car elle est mon parfait complément, celui que d’aucun recherche toute leur vie sans le trouver. Là aussi l’inconnue, est-ce écrit à l’avance ou n’est-ce que le fruit d’un concours de circonstances ? Là encore, est-ce notre volonté, si tant qu’elle existe, qui nous pousse vers tel individu plutôt qu’un autre, qui nous incite à désirer, préférer tel être plutôt qu’un autre ou, comme le dirait d’autres techniciens du corps, les biologistes, ce ne serait que la conséquence de nos hormones, phéromones et autres substances chimiques que dégagent nos corps qui seraient raison d’être de ces faits ? Encore une fois, ne sommes-nous que de la mécanique où autre chose en parallèle ? Donc oui, j’aimerai écrire de nouveau à Cynthia, mais que lui dire qu’elle ne connait pas déjà de ma personne, de ma pensée, de mon amour pour elle, de ma crainte de la penser malheureuse un jour, de ma crainte de ne pas la voir s’en relever, non parce qu’elle serait inapte à le faire, mais tout simplement par choix ? Lui dire mes mots me laisse à chaque fois un arrière-goût amer, car je me répète, je ne le sais que trop bien, même si un verbe ou deux changent dans ma forme d’expression, car dans le fond rien ne varie, rien n’évolue réellement. Alors je me sens redondant lorsque je m’exprime envers elle, routinier, ne la surprenant plus, l’installant dans une habitude, celle de mes idées et convictions, et l‘habitude, n’est-ce pas ce qui tue tout, tôt ou tard, y compris le sentiment amoureux, voire l’amour lui-même ?

Avec toi l’inconnue, il n’y aura pas d’amour entre nous, au sens où nous l’entendons, nous humain. Avec toi c’est la paix que je connaitrai, la véritable sérénité, état qui n’a strictement rien à voir avec l’amour, même si la paix intérieur, effectivement, offre l’opportunité d’aimer plus aisément, plus facilement l’autre. Oui, il est plus simple de donner à autrui, d’être à son écoute, d’être attentif à ses divers états d’âme, lorsque nous-mêmes sommes débarrassés de nos fardeaux.

Je regarde les femmes et les hommes passer dans la rue, chacun, chacune se donnant une allure, une constance, toute sorte d’attitude qui m’est depuis un an maintenant complètement étrangère. Mais finalement, cela est bien compréhensible puisque ne désirant plus nouer de relation avec quiconque, faisant le strict minimum syndical pour entretenir les relations que j’ai encore, à quoi me sert-il de me mettre en avant à travers je ne sais quel pose, quel comportement afin que l’autre me remarque. Non, je préfère désormais être en retrait, ne pas me faire remarquer lorsque cela est possible, et poursuivre mon petit chemin paisible vers toi l’inconnue. Les enjeux, les péripéties et les joies de notre bas-monde ne m’intéressent plus. Certes je me tiens informé, qu’il s’agisse de politique ou d’autres domaines, afin de ne pas être complètement perdu dans notre système, mais tout ce que j’apprends me laisse quasiment indifférent, ne me touche plus. Le FN pourrait accéder à la présidence de notre république que je m’en foutrai éperdument. Effectivement, tous les partis politiques, sans exception, me saoule avec leur stratégie politicienne, ne trouvant pas mieux à faire que de nous monter les uns contre les autres à seul fin d’obtenir des places de pouvoirs. Les organisations syndicales, même si c’est dans une moindre mesure, agissent également de la sorte. Oui l’inconnue, voici là encore un autre exemple de notre fonctionnement. Plutôt que de chercher des terrains d’ententes, d’accepter des compromis où personne ne se trouve lésé, nous construisons en lieu et place des systèmes, des stratégies où ne peut avoir raison qu’un groupe de donneurs de leçons faisant fi de toute autre forme de pensée, combattant ces dernières, n’hésitant pas à les dénigrer. Ils sont néanmoins la fidèle image de ce que nous sommes tous et toutes individuellement, dans nos propres vies respectives. Alors dis-moi l’inconnue, comment pourrais-je regretter de quitter définitivement un monde pareil, un monde qui divise bien plus qu’il ne tente d’unir, de réunir ? Oui, aucun être en quête de pouvoir, qu’il soit politique, économique ou familiale, ne trouve grâce à mes yeux, car qui dit pouvoir, entre nous les humains, dit stratégie, lutte et division. De cela j’espère être définitivement débarrassé en te rejoignant inconnue. Oui, j’espère que ce tout qui m’attend est régit par d’autre règles et, mieux encore, qu’il ne possède aucune règle car si le tout est harmonie, tel que je le crois, il n’est alors nul besoin de règles, de lois ou de directives, chaque émanation de ce tout sachant parfaitement à quoi s’en tenir, autrement dit à sa juste condition, l’acceptant paisiblement et posément. Oui, je ne crois pas que là-bas il existe des sentiments purement humains, telle la jalousie, la convoitise, l’envie, sentiments qui sont le socle de notre fonctionnement les uns envers les autres, y compris pour ceux et celles qui tentent de lutter contre cet état de fait, contre ce qui est notre nature naturellement parlant. Oui, si ces sentiments n’étaient pas la base de nos comportements, aucun chef n’existerait, même dans la plus petite des tribus, personne ne convoiterait une telle place, et c’est alors le partage qui serait de mise, la contribution, la donation. Même si je sais que tu ne nous juges pas l’inconnue, je me demande comment tu peux regarder notre spectacle sans dégoût, sans répugnance, sans amertume. Moi je n’y parviens plus, c’est devenu au-delà de mes forces cognitives.